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Caractères en tyrannie

septembre 12, 2009

Tyran: usurpateur du pouvoir souverain

Définition par le Chevalier de Jaucourt dans l’Encyclopédie.

«   Tyrannie : tout gouvernement exercé sans le frein des lois.        Les grecs et romains nommaient tyrannie le dessein de renverser le pouvoir fondé par les lois, et surtout la démocratie : il paraît cependant qu’ils distinguaient deux sortes de tyrannie ; une réelle, qui consiste dans la violence du gouvernement ; et une d’opinion, lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de penser d’une nation. »                                           Appendice du « discours de la servitude volontaire » La Boétie; en 1553; Flammarion.

« Pourquoi parler de tyran et de servitude ?- Je demanderai à mon tour pourquoi les choses inévitables changeraient de nom et de valeur parce qu’elles sont inévitables, et pourquoi l’asservissement d’un peuple cesserait d’être un malheur et un crime parce que ses fautes, ses discordes,  sa mollesse, l’ont irrévocablement jeté sur cette funeste pente et l’ont précipité vers cet abîme ? »                                                                                Prévost-Paradol    P 200

En tyrannie, il n’existe pas de lois, la seule règle, c’est la loi du plus fort, le droit découle de la force, si vous êtes le plus fort, vous avez raison, point ! Il n’y est donc pas question de savoir qui dit la vérité ou qui ment, de savoir ce qui est juste ou injuste, ni même de se préoccuper de ce qui est légal ou non ; Le seul souci c’est d’acquérir suffisamment de force pour imposer sa loi aux autres :

« Comme il est dans la nature du milan de dévorer des petits oiseaux, c’est celle des personnes telles que Mme Wilkins d’outrager et de tyranniser les petites gens. C’est par ce moyen qu’elles ont coutume de se dédommager de leur servilité et de leur extrême complaisance envers leurs supérieurs ; rien en effet ne saurait être plus équitable que de voir les esclaves et les flatteurs exiger de tous ceux qui sont au dessous d’eux le même tribut qu’ils paient eux-mêmes à tous ceux qui sont au dessus. »                                                                                              Tom Jones ;  Fielding

En tyrannie, la valeur c’est la force, le plus fort pense qu’il mérite le respect d’autrui :

« Ce n’est donc pas les simples effets extérieurs de l’obéissance des hommes, séparés de la vue de leurs pensées, qui sont l’objet de l’amour des ambitieux; ils veulent commander à des hommes et non à des automates, et leur plaisir consiste dans la vue des mouvements de crainte, d’estime et d’admiration qu’ils excitent dans les autres. C’est ce qui fait voir que l’idée qui les occupe est aussi vaine et aussi peu solide que celle de ceux qu’on appelle proprement hommes vains, qui sont ceux qui se repaissent de louanges, d’acclamations, d’éloges, de titres et des autres choses de cette nature. La seule chose qui les en distingue est la différence des mouvements et des jugements qu’ils se plaisent d’exciter; car au lieu que les hommes vains ont pour but d’exciter des mouvements d’amour et d’estime pour leur science, leur éloquence, leur esprit, leur adresse, leur bonté, les ambitieux veulent exciter des mouvements de terreur, de respect et d’abaissement sous leur grandeur, et des idées conformes à ces jugements par lesquels on les regarde comme terribles, élevés, puissants. Ainsi, les uns et les autres mettent leur bonheur dans les pensées d’autrui; mais les uns choisissent certaines pensées, et les autres d’autres. »                                      Logique de Port Royal

Chacun voulant être Calife à la place du Calife pour dominer, asservir et tyranniser; et chacun jugeant autrui d’après lui-même, un mépris général en résulte. C’est l’hommage du vice à la vertu, car chacun reconnaît que cette fin : devenir tyran, est méprisable ! Le désir du tyran passe par autrui, par la domination et l’avilissement qu’il leur inflige, c’est pourquoi le tyran est esclave, il ne peut se passer des autres. Il est méprisé et haït car il cherche à avilir : à retirer aux hommes ce qui fait d’eux des hommes. Il y a une contradiction car si sa valeur était juste, il devrait être honoré et respecté, or c’est le contraire : son système est faux. Pour éviter d’être rabaissé lui-même, il doit être craint, sa respectabilité passe par la crainte qu’il est en mesure d’inspirer et si sa devise est : «  qu’il me haïssent pourvu qu’il me craignent » c’est qu’il a bien compris que sans crainte, il serait en butte aux injures publiques. Le système du tyran est donc simpliste, toutes ses pensées sont tournées vers un seul objectif : acquérir de la force, il raisonne toutes choses en matière de fort ou de faible. Puisque la valeur c’est la force, en tyrannie, on respecte, à défaut d’estimer, les forts, et on n’a que mépris pour les faibles, et un peu plus car on voit la gentillesse et la générosité comme des marques de faiblesse. Le tyran voulant obtenir des honneurs publics dont les signes sont : « des mouvements de terreur, de respect et d’abaissement sous sa grandeur, et des idées conformes à ces jugements par lesquels on le regarde comme terrible, élevé, puissant. » et ces marques d’honneurs lui étant refusées alors qu’il pense qu’elles lui sont dues, il voit ces refus comme des dédains dont le but est de l’outrager, et il en est conduit à une guerre de tous contre tous, dans laquelle pour s’élever, il faut affaiblir et avilir les autres :

Avilir : rendre vil, méprisable. Abaisser.  Ex : on cherche à l’avilir par des calomnies.  Un roi qu’on avilit tombe.  (Hugo)

En tyrannie, on considère que ces objectifs sont naturels et résulte simplement de la nature humaine ; Le marquis de Sade dans les Prospérités du vice :

« J’affirme que le premier et le plus vif penchant de l’homme est incontestablement d’enchaîner ses semblables et de les tyranniser de tout son pouvoir.»

« En faisant du mal, il éprouve tous les charmes que goûte un individu nerveux à faire usage de ses forces ; il domine alors, il est tyran. Et quelle différence pour l’amour propre ! Ne croyons pas qu’il se taise en ce cas. »

« La luxure gagne à l’oppression et à la tyrannie, et les passions s’enflamment bien plus fortement de tout ce  qui s’obtient par la contrainte que de ce qui s’accorde de plein gré ! »

« La plus grande dose de bonheur possible consistera donc dans le plus grand effet du despotisme et de la tyrannie : d’où il résultera que l’homme le plus dur, le plus féroce, le plus traître,  le plus méchant, sera nécessairement le plus heureux. »

Sade ; Philosophie dans le boudoir :

«… Mais les autres vous dit-on à cela, peuvent se venger….à la bonne heure, le plus fort seul aura raison. Hé bien, voilà l’état primitif de guerre et de destruction perpétuelle pour lequel sa main nous créa, et dans lequel seul il lui est avantageux qui nous soyons. »

Ou  Madame de Staël :

« Les hommes sont là pour craindre, s’ils ne sont pas là pour aimer ; la terreur qu’on inspire flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble absoudre leur tyran. »

Un certain type d’ambitieux veut être craint, dit Port Royal, il veut voir des gens dont il est méprisé s’abaisser à des courbettes, être obligés de le solliciter,  par crainte ou pour des raisons économiques : c’est la même chose, la différence est dans le rapport de force, ici c’est la force, là: la richesse…

« L’appât d’une charge de peu d’importance l’avait rendu esclave d’un certain homme qui exigeait de lui une basse soumission, une obéissance aveugle, et un respect qui allait jusqu’à souffrir ses caprices et ses mépris sans oser sourciller. »                                                                                           Joseph Andrews,  Henry Fielding

C’est la certitude de son pouvoir, de sa valeur, on rampe à ses pieds, on s’avilit devant lui. Mais le tyran révèle ainsi sa faiblesse par la recherche de l’estime publique, celle-ci lui est accordée à contrecoeur, mais le but final c’est cette reconnaissance, non méritée et accordée par force :

« Le tyran voit les autres qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui satisfaire, qu’ils préviennent encore ses pensées. Ce n’est pas tout à eux que de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel ; il faut qu’ils se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes et à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pied, ni main, que tout ne soit au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heureusement ? » La Boétie.

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Voir également: caractère en oligarchie :

https://antidragon.wordpress.com/2009/09/01/caracteres-en-oligarchie/

Et caractère en Statocratie:

https://antidragon.wordpress.com/2009/08/29/caracteres-en-statocratie/


Discours de la servitude volontaire-I

septembre 6, 2009

 

Commentée par Prévost Paradol;

« La Boétie… n’a point chercher où commence la tyrannie, où finit le pouvoir légitime, nécessaire au maintient de toute société humaine …à quel moment la juste obéissance…perd son nom pour prendre le nom honteux de servitude……

Si la servitude n’était fondée, comme La Boétie parait le croire,  que sur l’abêtissement du grand nombre et sur l’intérêt personnel des malhonnêtes gens, groupés autour d’un pouvoir despotique, elle n’aurait aucune chance de durer, et on ne la verrait jamais longtemps abaisser et ravager un peuple. Elle a des fondements plus solides, et si l’on étudie de près ce qui la soutient, on découvrira comme il arrive le plus souvent, une parcelle de justice et de vérité qui prête sa force à un échafaudage de mensonges. Rien de complètement faux et d’absolument mauvais ne peut se soutenir dans le monde, et c’est dans un mélange à la vérité fort inégal, de mal et de bien qu’il faut chercher la raison de tout fléau qui dure. L’obéissance est la condition inévitable et l’indispensable lien de toutes les sociétés humaines ; c’est cette obéissance juste et nécessaire qui, altérée et détournée de son but légitime, devient la servitude. Mais alors même que cette obéissance est ainsi gâtée et déshonorée, elle n’en garde pas moins une partie de sa vertu parce qu’alors même on la sent nécessaire et qu’on ne peut s’en passer. L’art de la tyrannie consiste à confondre cette obéissance avec la servitude au point que les deux choses paraissent n’en faire qu’une seule et que le vulgaire devienne incapable de les distinguer.

Les gens sages ne s’y trompent pas aussi aisément que le vulgaire, mais ils peuvent désespérer de séparer deux choses si adroitement mêlées, et s’ils ne voient aucune moyen de rendre à l’obéissance, sans laquelle la société ne peut vivre, sa noblesse et sa pureté naturelle, les plus honnêtes d’entre eux peuvent être tenté de l’endurer sous la forme mensongère et pesante qu’on lui a donné, plutôt que d’ébranler inutilement tout l’état. C’est ce genre de résignation qui s’est appelé dans tous les temps et dans toutes les langues : « préférer la servitude à l’anarchie », et cette expression si familière n’exprime pas autre chose qu’un certain désespoir de dégager l’obéissance raisonnable et nécessaire de l’obéissance déréglée et honteuse avec laquelle on l’on l’a trop habilement ocnfondue. »  Prévost-Paradol / P 197

« Un signe intérieur nous a été donné qui nous averti, à ne pouvoir nous y méprendre, de notre état de servitude. C’est l’humiliation que nous ressentons en accordant à notre semblable plus d’obéissance qu’il ne lui en est dû selon l’ordre de la nature et de la raison. Cette humiliation intérieure est pour ainsi dire d’ordre divin, en ce sens qu’elle est inévitable et involontaire, et que l’homme le plus dévorer de la passion de servir sait qu’il sert, et se méprise au-dedans de lui-même presque autant qu’il le mérite. » Prévost-Paradol / P 201

discours de la servitude volontaire; Flammarion

 

La passion de servir

septembre 1, 2009

Discours de la servitude volontaire;   La Boétie

Les commentaires de Prévost-Paradol :

« Qu’est-ce qui intéresse tant de gens au maintient de ce pouvoir despotique ? Quel sentiment porte tant d’hommes à lui prêter les mains, les esprits dont il a besoin et sans lesquels il ne pourrait exister un seul jour ?                                                                           La Boétie ne voit d’autre cause à ce concours d’indispensables serviteurs que l’intérêt personnel, se répandant de proche en proche et rattachant les uns par les autres une foule d’hommes à la tyrannie, qui devient ainsi le centre de toutes les convoitises et la source de tous les avantages. Cinq ou six ont l’oreille du maître, ces six en ont six cents qui profitent sous eux, ces six cent tiennent sous eux six mille. »                                    Prévost-Paradol / P 195

La Boétie :

« Dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et essorillés, qui ne peuvent guère en une république faire mal ni bien, mais ceux qui sont tachés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin, et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. »   / P 163

« Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers ; non pas qu’eux-mêmes ne souffrent quelques fois de lui, mais ces perdus et abandonnés de dieu et des hommes sont contents d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais. »                                                                                                             La Boétie  /  P 164

Le problème en France, ce sont ces six mille qui sont des fonctionnaires persuadés que l’Etat est le bien, et qui tiennent le système à bout de bras, c’est le corps enseignant et la police qui maintiennent en l’état le système actuel en croyant bien faire. Certains y trouvent leur intérêt :

« Etablissement de nouveaux états, érection d’office, non pas certes à le bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soutiens de la tyrannie. En somme que l’on en vient là, par les faveurs ou sous faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, qu’il se trouve enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable. »                                                                                             La Boétie / P 163

D’autres sont persuadés de bien faire, ils sont dans la passion de servir : les Statistes parlent d’honneur et de fidélité, plumes de paon, car leur conception de l’honneur se confond avec le service de l’état, avec l’obéissance à leurs supérieurs. La fidélité dont ils se réclament est celle qu’ils pensent être dûe à leurs supérieurs hiérarchiques ou à un mode de « living » dont ils ont fait un idéal de vie.

« Comment s’est ainsi si avant enraciné cette opiniâtre volonté de servir, qu’il semble maintenant que l’amour même de la liberté ne soit pas si naturelle ? »                                      La Boétie  /P 139

Un journaliste disait à propos du commissaire Broussard qu’on avait jamais pu savoir s’il était de droite ou de gauche. Celui répondait que la seule chose qu’il désirait était : « servir »

«Quel malheur est celui là ? Quel vice ou plutôt quel malheureux vice ?  Voir un nombre infini de personnes, non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens ni parents, femme et enfants, ni leur vie même qui soit à eux !»    P 133

Tout ceci ne tient que par la dissimulation et le mensonge protégé par l’Etat, cela n’aura qu’un temps.

« La colère de dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui tiennent la vérité captive dans l’injustice. »                                    Épître aux romains : 1-18