Casanova Mémoires

Voici un passage des très intéressantes et distrayantes « mémoires de Casanova ». Dans ce passage Casanova est très en colère, ce qui est très rare dans ses mémoires, il y est question de gabelous, de « droit des gens » et d’une révolution nécessaire :

« A cinq heures du matin, je dormais dans ma chaise, lorsqu’on vint me réveiller. J’étais à la porte d’Amiens. L’importun qui était à ma portière était un gabeloux, race partout détestée et avec quelque raison, car outre qu’elle est généralement insolente et vexatoire, rien ne fait plus sentir l’esclavage que cette recherche inquisitoriale qu’on exerce jusque dans vos effets, dans vos vêtemens les plus secrets. Ce commis me demanda si je n’avais rien contre les ordres du roi. J’étais de mauvaise humeur, comme tout homme qu’on prive de la douceur du sommeil pour lui faire une question importune ; je lui réponds en jurant que non, et qu’il aurait bien pu me laisser dormir. Puisque vous faites le brutal, me répliqua l’animal , nous verrons.

Il ordonne au postillon d’entrer avec ma chaise; il fait détacher mes malles et ne pouvant l’empêcher, je mordais mon frein, je me tais.

Je sentis la faute que j’avais faite, mais je ne pouvais plus y remédier; au reste, n’ayant rien, je ne pouvais rien craindre; mais ma pétulance allait me coûter deux heures d’ennui. Le plaisir de la vengeance était peint sur leur insolente figure. Dans ce temps-là, les commis des gabelles étaient en France l’écume de la canaille; mais lorsqu’ils se voyaient traités avec politesse par des gens de distinction, ils se piquaient d’honneur et devenaient traitables. Une pièce de vingt-quatre sous donnée de bonne grâce les rendait souples comme une paire de gants. Ils tiraient la révérence aux voyageurs, leur souhaitaient un heureux voyage, sans leur causer du désagrément. Je le savais, mais il y a des instants où l’homme agit en machine, et c’est ainsi que j’en avais agi: tant pis pour moi.

Les bourreaux vidèrent mes malles et déployèrent jusqu’à mes chemises, entre lesquelles, disaient-ils, je pouvais avoir caché des dentelles d’Angleterre.

Après avoir tout visité, ils me rendirent mes clés; mais tout n’était pas fini; il s’agissait de visiter ma chaise. Le coquin qui en était chargé se met à crier : Victoire! Il avait trouvé le reste d’une livre de tabac que, en allant à Dunkerque, j’avais achetée à St.-Omer.

Aussitôt, d’une voix de triomphateur, le Cartouche de la bande ordonne qu’on séquestre ma chaise, et me prévient qu’en outre je devais payer douze cents francs d’amende.

Pour le coup, ma patience est à bout, et je laisse au lecteur à deviner tous les noms dont j’habillai ces coquins ; mais ils étaient cuirassés Contre les mots. Je leur dis de me conduire chez l’intendant. Allez-y si vous voulez, me répondirent-ils; il n’y a ici personne à vos ordres.

Entouré d’une nombreuse foule de curieux que le bruit attirait, je m’achemine vers la ville, marchant à grands pas, comme un furieux, et j’entre clans la première boutique que je trouve ouverte, en priant le maître de vouloir bien me faire conduire chez l’intendant. Je conte le cas où je me trouvais ; un homme de bonne mine qui était dans la boutique , me dit qu’il aura le plaisir de m’y accompagner lui-même, mais qu’il était probable que je ne le trouverais pas, parce que, sans doute, on l’aurait déjà prévenu. A moins que vous ne payiez ou que vous ne donniez caution , me dit-il, vous vous tirerez difficilement de ce mauvais pas. Je le priai de m’y conduire et de me laisser faire. Il me conseilla de me débarrasser de la canaille qui me suivait en lui donnant un louis pour aller boire ; je lui donne le louis en le priant de se charger de la besogne et l’affaire fut bientôt faite. Ce monsieur était un honnête procureur qui connaissait son monde.

Nous arrivons chez l’intendant, mais , comme l’avait fort bien prévu mon guide, monsieur n’était pas visible; son portier nous dit qu’il était sorti seul, qu’il ne rentrerait qu’à la nuit et qu’il ne savait pas où il dînait. Voilà, me dit le procureur, la journée perdue.

— Allons le chercher partout où il peut être , il doit avoir des habitudes, des amis; nous le découvrirons; je vous donne un louis pour votre journée, voulez-vous me faire le plaisir de me la sacrifier?

— Je suis à vous.

Nous mîmes quatre heures à le chercher en vain en dix ou douze maisons. Dans toutes, j’avais parlé aux maîtres, exagérant partout l’affaire qu’on m’avait suscitée. On m’écoutait, on me plaignait et tout ce qu’on me disait de plus consolant était que certainement il retournerait chez lui pour coucher, et que pour lors il serait obligé de m’écouter. Cela ne faisait guère mon affaire et j’allais plus loin continuer mes perquisitions.

A une heure, le procureur me conduisit chez une vieille dame qui avait beaucoup de crédit en ville. Elle était à table toute seule. Après m’avoir écouté attentivement, elle me dit avec le plus grand sang-froid qu’elle ne croyait pas de commettre une indiscrétion en disant à un étranger dans quel endroit se trouvait un homme qui, par état, ne devait jamais être inaccessible. Ainsi, monsieur, je puis vous révéler ce qui n’est pas un secret. Ma fille me dit hier soir qu’elle était invitée à dîner chez madame N, et que l’intendant y serait. Allez-y donc de suite et vous le trouverez à table en compagnie de tout ce qu’il y a de mieux dans Amiens; mais, ajouta-t-elle en souriant, je vous conseille d’entrer sans vous faire annoncer. Les domestiqués qui vont et viennent pendant le service, vous indiqueront le chemin sans que vous le leur demandiez. Là vous lui parlerez malgré lui , et quoique vous ne le connaissiez pas, il entendra tout ce que vous lui direz et tout ce que vous m’avez dit d’épouvantable dans votre juste colère. Je suis fâchée de ne pas pouvoir me trouver à ce beau coup de théâtre.

Je pris congé de cette respectable dame en lui exprimant ma reconnaissance, et je me rends en toute hâte au lieu indiqué avec mon procureur qui était rendu de fatigue. J’entre sans la moindre difficulté pêle-mêle avec les domestiques et mon guide jusque dans la salle où plus de vingt personnes étaient assises à une table abondamment et richement servie.

— Excusez, messieurs et mesdames, si dans l’état effrayant où vous me voyez, je me vois contraint de venir troubler votre paix et la joie de votre festin.

A ce compliment, prononcé d’une voix de Jupiter-Tonnant, tout le monde se lève. J’étais échevelé et grondant de sueur; mes regards devaient être ceux de Tisiphone. Qu’on se figure la surprise que mon apparition dut causer à cette nombreuse compagnie composée de femmes charmantes et de cavaliers élégants.

— Je cherche depuis sept heures du matin de porte en porte dans toutes les rues de cette ville M. l’intendant, qu’enfin j’ai le bonheur de trouver ici, car je sais pertinemment qu’il y est, et s’il a des oreilles , je sais qu’il m’écoute en ce moment. Je viens donc lui dire d’ordonner de suite à ses infâmes satellites qui ont mis mon équipage en séquestre, de me laisser libre, pour que je puisse continuer mon voyage. Si les lois catalanes ordonnent que pour sept onces de tabac , que j’ai pour mon usage, je dois payer douze cents francs, je les renie et je lui déclare que je ne veux pas payer un sou. Je resterai ici, j’enverrai un courrier à mon ambassadeur, qui se plaindra qu’on ait violé le droit des gens dans l’Ile-de-France sur ma personne et j’en aurai satisfaction. Louis XV est assez grand pour ne pas vouloir se déclarer complice de cette étrange espèce d’assassinat. Au reste cette affaire, si l’on ne m’accorde pas la satisfaction que par bon droit je réclame, deviendra une affaire d’état; car la représailles que prendra ma république ne sera pas d’assassiner des Français pour quelques prises de tabac, mais bien de les expulser sans exception. Voilà qui je suis; lisez.

Ecumant de colère, je jette mon passe-port sur la table. Un homme le ramasse , le lit : je sais alors qui est l’intendant. Tandis que ma pancarte passait de main en main et que j’observais la surprise et l’indignation sur leurs traits, l’intendant, conservant sa morgue, me dit qu’il n’était à Amiens que pour faire exécuter, et que par conséquent je ne partirais qu’en payant où en donnant caution.

— Si telle est votre obligation, vous devez regarder mon passe-port comme une ordonnance, et je vous somme d’être vous-même ma caution, si vous êtes gentilhomme. • .

— Est-ce que la noblesse chez vous cautionne les infracteurs.

La noblesse chez moi ne descend pas jusqu’à exercer des emplois qui déshonorent.

— Au service du roi, il n’y a pas d’emploi qui déshonore.

— Si je parlais au bourreau, il ne me répondrait pas autrement.

— Mesurez vos termes.

— Mesurez Vos actions. Sachez, monsieur, que je suis homme libre, sensible et outragé, et surtout que je ne crains rien. Je vous défie de me faire jeter par les fenêtres.

— Monsieur, me dit alors une dame en ton de maîtresse, chez moi on ne jette personne par les fenêtres.

Madame, l’homme dans la colère se sert d’expressions que son cœur et son esprit désavouent; je souffre de l’excès où m’a réduit une criante injustice, et je suis à vos pieds pour vous demander pardon de vous avoir offensée. Daignez réfléchir que c’est la première fois de ma vie que je me vois opprimé, insulté, dans un royaume où je croyais ne devoir me tenir sur mes gardes que contre la violence des voleurs de grand chemin. Pour eux j’ai des pistolets, pour ces messieurs, j’ai un passe-port; mais je trouve qu’il ne vaut rien. Au reste, j’ai toujours mon épée contre les insolents. Pour sept onces de tabac que j’ai achetées à St.-Orner il y a trois semaines, ce monsieur me dépouille , il interrompt, mon voyage, tandis que le roi est mon garant que personne n’osera l’interrompre ; on veut que je paie cinquante louis, on me livre à la fureur d’employés impertinents, à la risée d’une populace insolente, dont l’honnête homme que vous voyez là m’a délivré moyennant de l’argent; je me vois traité comme un scélérat, et l’homme qui doit me défendre, me. protéger même , se cache, se dérobe, et ajoute aux insultes que j’ai reçues! Ses sbires, qui sont à la porte de cette ville, ont bouleversé mes habits , chiffonné mon linge et mes dentelles, pour se venger et me punir de ce que je ne leur ai pas donné une pièce de vingt-quatre sous. Ce qui m’est arrivé sera demain la nouvelle du corps diplomatique à Versailles, à Paris, et en peu d§ jours on la lira dans toutes les gazettes. Je ne veux rien payer, parce que je ne dois rien. Parlez, monsieur l’intendant; dois-je envoyer mon courrier au duc de Gevres?

— Payez, et si vous ne le voulez pas, faites, tout ce que voudrez.

— Adieu donc, mesdames et messieurs ; et vous, monsieur l’intendant, au revoir.

Au moment même où j’allais sortir comme un furieux, j’entends une voix qui me crie en bon italien d’attendre un moment. Je reviens, et je vois, un homme, déjà sur l’âge, qui disais a l’intendant: Ordonnez qu’on laisse partir monsieur; je me rends sa caution. M’entendez-vous , intendant? c’est moi qui réponds pour ce monsieur. Vous ne connaissez pas la tête brûlante d’un Italien. J’ai fait en Italie toute la guerre dernière, et je me suis trouvé à portée de connaître le caractère de ce peuple ; je trouve au reste que monsieur a raison.

— Fort bien , me dit alors l’intendant. Payez seulement trente ou quarante francs au bureau, car on a déjà écrit.

— Je crois vous avoir dit que je ne veux pas payer une obole, et je vous le répète. Mais qui êtes-vous, monsieur, dis-je à l’honnête vieillard, qui voulez bien me cautionner sans me connaître?

— Je suis commissaire des guerres, monsieur, et je m’appelle de la Bretonnière, Je demeure à Paris, à l’hôtel de Saxe, rue du Colombier; j’y serai après-demain et je vous y verrai avec plaisir. Nous irons ensemble chez M. Britard qui, sur l’exposé de votre affaire, me déchargera de la caution que j’ai offerte pour vous avec grand plaisir.

Après lui avoir témoigné toute ma reconnaissance et lui avoir assuré que je me rendrais sans faute chez lui, j’adressai quelque mots d’excuses à la maîtresse de la maison et au reste des convives et je sortis.

Je menai mon honnête procureur dîner à la meilleure auberge et je lui donnai avec reconnaissance un double louis pour sa peine. Sans cet homme et le brave commissaire des guerres, j’aurais été fort embarrassé : j’aurais fait la guerre du pot de terre contre le pot de fer; car avec les hommes en place, quand l’arbitraire s’en mêle, on ne vient jamais à bout d’avoir raison; et quoique je ne manquasse pas d’argent, je n’aurais jamais pu me résoudre à me voir voler cinquante louis par ces misérables.

Ma chaise se trouvant prête à la porte de l’auberge, au moment.où j’y montais, un des commis qui m’avaient visité vint me dire que j’y trouverais tout ce que j’y avais laissé.

— Gela me surprendrait avec des gens tels que vous ; y trouverai-je aussi mon tabac?

— Le tabac , mon prince, a été confisqué.

— J’en suis fâché pour vous, car je vous aurais donné un louis.

— Je vais l’aller chercher dans l’instant.

— Je n’ai pas le temps d’attendre. Fouette, postillon.

J’arrivai à Paris le lendemain, et le quatrième jour je me rendis chez M. de la Bretonnière qui me fit le plus bel accueil et me mena chez le fermier-général Britard qui le déchargea de la caution. Ce M. Britard était un jeune homme très aimable; il rougit de tout ce qu’on m’avait fait souffrir.

Je portai ma relation au ministre à l’hôtel Bourbon, et son excellence passa deux heures avec moi, me faisant ôter ce qu’il y avait de trop. Je passai la nuit à la mettre au net et le lendemain j’allai la porter à Versailles à M. l’abbé de la Ville, qui, après l’avoir lue froidement, me dit qu’il me ferait savoir le résultat. Un mois après, je reçus cinq cents louis, et j’eus le plaisir de savoir que M. de Crémille, ministre de la marine , avait non – seulement trouvé mon rapport parfaitement exact, mais même très-instructif. Plusieurs craintes maisonnées m’empêchèrent de me faire connaître, honneur que M. de Bernis voulait me procurer.

Quand je lui contai les deux aventures qui m’étaient arrivées sur la route, il en rit; mais il me dit que la bravoure d’un homme chargé d’une mission secrète consistait à ne jamais se faire des affaires; car, quand bien même il aurait le talent de savoir s’en tirer, il ferait parler de lui, tandis qu’il devait l’éviter avec le plus grand soin.

Cette commission coûta douze mille francs à la marine, et le ministre aurait pu facilement se procurer tous les renseignements que je lui fournis sans dépenser un sou. Le premier jeune officier intelligent aurait pu le servir comme moi et y aurait mis assez de zèle et de prudence pour se faire un mérite auprès de lui. Mais tels étaient en France tous les ministères. Ils prodiguaient l’argent, qui ne leur coûtait rien , pour enrichir leurs créatures. Ils étaient despotes, le peuple foulé était compté pour rien; l’état était endetté et les finances étaient en un mauvais état immanquable. Une révolution était nécessaire, je le crois; mais il ne la fallait pas sanglante, il la fallait morale et patriotique ; mais les nobles et le clergé n’avaient pas des sentiments assez généreux pour savoir faire quelques sacrifices nécessaires au roi, à l’état et à eux-mêmes.

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