L’estime et le mépris

La rhétorique, ou L’art de parler… Bernard Lamy

«L’admiration, est suivie d’estime ou de mépris. Lorsqu’on remarque du bien dans l’objet qu’on a envisagé avec application, on l’estime, on le recherche, on l’aime. C’est pourquoi, comme vous le voyez, on n’estime proprement que ce qui est véritable, que ce qui est grand, que ce qui est bien fait, lorsqu’on fait estime des choses mauvaises, c’est en se trompant dans son jugement, ou en considérant ces choses sous une face qui n’est pas mauvaise. Ainsi un Orateur trompeur ne persuade que pour quelque temps, et ses auditeurs changent leur estime et leur amour en haine et en mépris, aussitôt qu’ils reconnaissent qu’ils ont été trompés.

Le mépris a pour objet la bassesse et l’erreur; c’est-à-dire, que cette passion est excitée lorsque l’âme n’aperçoit dans l’objet qu’elle considère, que de la bassesse et de l’erreur. On se laisse aller volontiers à cette passion. Elle est agréable, elle flatte cette ambition naturelle que tous les hommes ont pour la supériorité et pour l’élévation. On ne méprise véritablement que ce qu’on regarde au dessous de soi. Ce regard donne du plaisir, au lieu que ce n’est qu’avec chagrin qu’on lève les yeux pour considérer ce qui est au dessus de nous, parce que nous nous apercevons de ce que nous ne sommes pas. Les autres passions épuisent et intéressent la santé; mais celle-là lui est utile, et on peut dire qu’elle est plutôt un repos qu’un mouvement de l’âme, qui se délasse dans cette passion, au lieu que dans les autres elle travaille avec contention.

Tout mépris n’est pas agréable : car si le mal qui en est l’objet, est redoutable, pour lors on ressent de la crainte, qui est une véritable douleur ; mais si ce mal ne nous touche pas de fort près, et qu’on n’y prenne pas grand intérêt, le mépris qu’on en fait donne du plaisir, et est suivi du rire, qui accompagne ordinairement les excès de joie imprévus et extraordinaires. Il n’y a rien de plus utile pour détourner les hommes de quelque erreur, que de leur en donner du mépris et de la faire paraître ridicule. Car il n’y a rien qu’on appréhende davantage que d’être méprisé, ou d’être exposé à la risée de tout le monde.. Aussi une raillerie faite à propos, fait quelquefois plus d’effet, que le plus fort raisonnement,

Ridiculum acri Fortius & melius magnas  plerumque fecat res. ( ?)

Quand on combat avec de fortes raisons, la peine que trouve l’Auditeur à concevoir la suite d’un raisonnement sérieux, le rebute. Lorsqu’on lui propose quelque chose de grand, cette grandeur l’éblouit, et lui est un sujet d’humiliation; mais lorsqu’il n’est question que de rire et de se divertir, cet Auditeur s’applique volontiers, cette application lui tenant lieu de divertissement. Outre cela, le mépris qu’il fait de la chose qui lui paraît ridicule, et qu’il regarde de haut en bas flatte sa vanité. C’est pourquoi on excite et on entretient plus facilement le mépris, que toutes les autres passions, puisque les hommes aiment mieux mépriser qu’estimer, se divertir que de travailler. Ajoutez qu’il y a beaucoup de choses qu’il faut ainsi mépriser, et rendre ridicules, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement«Multa funt fic digna revinci ne gravitate adorentur.»»

books.google.fr/lamy+baffeffe. P 412


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