Archive pour septembre 26th, 2009

Mauvaise foi, colère, impudence; Suite

septembre 26, 2009

Les mots n’ont pas aujourd’hui le même sens que celui du temps d’Aristote, ou bien, les traducteurs ne disposent pas des mots équivalents en Français.

Aujourd’hui, ce qui excite le mépris, c’est la bassesse. Mais le sentiment correspondant n’est pas l’indifférence (à ce qui ne peut nous faire ni bien ni mal), mais l’envie d’écraser du talon cette bassesse.

Le dédain, la hauteur peut exciter la colère, mais uniquement s’il se trouve dans ce dédain quelque chose d’offensant. C’est l’offense qui excite la colère. Le mépris immérité, les dédains, la vexation et l’outrage sont bien des offenses.

Offense : de ce qui est offensif. C’est une attaque, imméritée par définition; ce n’est pas une contre-attaque… c’est un coup que l’on reçoit sans l’avoir mérité.

Dans la traduction Gallimard : colère = « désir impulsif et pénible de vengeance d’un dédain notoire, ce dédain n’étant pas mérité.» Ce désir de vengeance doit cibler une personne particulière :

«La colère est un désir de vengeance apparente accompagné de douleur contre ceux qui ont montré un injuste mépris pour nous ou pour l’un des nôtres. Si cette définition est exacte, il est nécessaire que celui qui se livre à la colère le fasse toujours, non contre l’homme en général, mais contre un homme en particulier, par exemple Cléon, et que cet homme ait fait ou ait été sur le point de faire quelque chose contre lui, ou contre quelqu’un des siens»

Pour porter les français à la colère, il faut leur monter qu’ils ont été offensés par mépris, vexation ou outrage, par une personne particulière et sans qu’ils l’aient mérité. Il faut aussi tenir compte de l’auditoire, si l’on s’adresse à une assemblée de militants ou si l’on parle à la TV, l’auditoire n’est pas le même, dans un cas il est d’esprit viril et déjà convaincu, alors que dans l’autre cas il s’agit de l’opinion publique : une entité féminine, opiniâtre, qui refuse qu’on la place devant un tort quelconque; à qui il faut plaire, c’est le plus important, Elle sera convaincue par ce qu’elle éprouvera, si elle ressent de la colère, c’est qu’elle aura été offensée, si elle éprouve de la compassion, c’est que les personnes qu’on lui aura présenté sont des victimes injustement maltraitées. Elle détestera les personnes vis-à-vis desquelles elle aura ressenti de la colère, et elle aimera celles pour lesquelles elle aura de la pitié. Ce ressenti vaut pour une preuve; lorsque l’affaire est difficile ou obscure, c’est la meilleure preuve. Il décide de ce qui est vrai ou faux, bien ou mal, juste ou injuste, il donne raison ou tort à l’orateur selon qu’il a plût ou déplût.

Voir début : les deux articles suivants.

Moeurs et passions

septembre 26, 2009

Les passions ne concernent que l’auditeur, le juge, l’opinion publique :

«La suspicion, la pitié, la colère et les autres passions qui agitent l’âme,  ne regardent pas la cause elle-même, mais ne s’adressent qu’au juge.»

Pour convaincre cet auditeur, il faut le mettre en de bonnes dispositions :

« Un jugement étant la fin de toute espèce de discours, puisqu’il y a jugement dans les assemblées du peuple aussi bien que dans les tribunaux, il faut non-seulement considérer le discours en lui-même, afin de le rendre démonstratif et convaincant, mais il faut encore que l’orateur possède certaines qualités, et qu’il dispose l’auditeur d’une certaine façon *. Car il est très important pour l’orateur qui se propose de persuader, dans le genre délibératif surtout, et aussi dans le genre judiciaire, de se montrer doué de certaines qualités, et disposé à soutenir les intérêts des auditeurs ; et de plus, que les auditeurs eux-mêmes soient bien disposés pour lui. Dans les discours politiques, les qualités personnelles de l’orateur ont une plus grande importance ; mais dans les plaidoyers, ce sont les dispositions de ceux qui écoutent. Nos jugements varient selon que nous aimons ou haïssons, selon que nous sommes en colère ou de sang-froid. Les choses nous paraissent différentes, si nous avons une prévention en faveur de celui que nous allons juger, il nous semble, ou qu’il n’a pas commis d’injustice, ou que sa faute est légère ; le contraire arrive si nous avons une prévention défavorable. Poursuivons-nous de nos désirs et de nos espérances une chose dont la possession nous serait agréable, il nous semble qu’elle ne peut manquer d’arriver, et d’être pour nous un bien. Il en est tout autrement pour l’homme indifférent2 et pour celui qui doule du succès.»

On convainc le juge à l’aide de trois preuves :

« Les preuves que l’art de la parole nous fournit sont de trois espèces. Les premières dépendent des mœurs de l’orateur ; les secondes des divers sentiments qu’on inspire à l’auditeur ; les troisièmes se trouvent dans le discours lui-même, en tant qu’on démontre ou qu’on semble démontrer.1) L’orateur prouve par les mœurs, lorsqu’il parle de manière à inspirer de la confiance dans son caractère personnel ; car l’homme honnête nous persuade mieux et plus vite dans toutes les circonstances en général, mais surtout et d’une manière absolue, quand la vérité n’est pas facile à saisir et qu’elle reste dans le doute. Il faut que cette confiance naisse du discours lui-même, et non de l’opinion que nous avons déjà sur le caractère de l’orateur. Car il ne faut pas croire ce qu’ont écrit quelques-uns de ceux qui se sont occupés de la rhétorique, savoir que l’honnêteté de l’orateur ne contribue en rien à la persuasion ; c’est au contraire dans cette honnêteté que consiste, pour ainsi dire, toute la force de la persuasion 2). L’orateur prouve par le moyen des auditeurs, lorsqu’il excite les passions ; car nos jugements ne sont pas les mêmes, quand nous cédons à la douleur ou à la joie, à l’amitié ou à la haine. Voilà, disons nous, la seule partie de l’art que les rhéteurs de nos jours essaient de traiter. Nous en parlerons en détail quand nous nous occuperons des passions.3) Nous prouvons enfin par le discours lui-même, lorsque, par ce qu’il y a de persuasif dans chaque sujet, nous établissons le vrai et le vraisemblable.

Le caractère de l’orateur est une preuve: Des mœurs oratoires.

«Si l’orateur veut que sa parole produise la conviction, il doit posséder trois qualités, qui, indépendamment des preuves, sont pour nous autant de motifs qui nous portent à croire. Ces qualités sont la prudence, la probité et la bienveillance. Dans les discours et dans les délibérations publiques, on ne s’écarte de la vérité que parce qu’on manque de ces trois qualités, ou même d’une seule. Car c’est l’ignorance qui égare notre jugement; ou bien, le jugement étant droit, c’est la méchanceté qui nous empêche de dire franchement ce que nous pensons ; ou bien encore, nous sommes, il est vrai, prudents et probes, mais nous manquons de bienveillance ; ce qui fait que nous ne donnons pas les meilleurs conseils, quand nous pourrions le faire. Ces trois qualités sont les seules. Tout orateur qui paraîtra les posséder portera nécessairement la conviction dans l’esprit des auditeurs. Mais comment paraître prudent et probe ? Il faut voir à cet égard ce que nous avons dit quand nous avons parlé des vertus. Car les mêmes moyens qu’on emploie pour faire paraître les autres prudents et probes, on peut les employer pour soi-même. Quant à la bienveillance et à l’amitié, nous allons en parler maintenant, en traitant des passions.»

Le ressenti, les émotions sont des preuves :

«Les passions sont des mouvements de l’âme, qui changent nos jugements, et qui sont accompagnés de douleur et de plaisir3. Telles sont la colère, la pitié, la crainte, et toutes les autres émotions semblables, ainsi que leurs contraires. Mais en chacune d’elles, il faut considérer successivement trois choses : relativement à la colère, par exemple, quels sont les hommes sujets à se mettre en colère, qui sont ceux contre lesquels on se met ordinairement eu colère, et enfin, qu’elles s’ont les raisons pour lesquelles on se met en colère. En effet, si nous connaissions un seul, ou même deux de ces points, et non tous les trois, il nous serait impossible d’exciter la colère. II en est de même pour les autres passions. De même donc que nous avons déjà décrit les propositions qui conviennent à chaque genre, nous allons maintenant procéder et diviser d’après la méthode que nous venons d’indiquer.»

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