Le maintien de la tyrannie 3/3


Voilà le premier moyen de conserver la tyrannie.  Le second est presque en tout opposé à celui ci; il dérive des causes qui détruisent la royauté.

En effet, la royauté périt si elle se change en tyrannie; mais la tyrannie se maintient si elle adopte les principes de la royauté. Seulement elle se réservera les moyens de force, de manière que, même en obtenant la soumission volontaire, elle puisse néanmoins contraindre à l’obéissance; car s’il n’y avait plus de soumission forcée, il n’y aurait plus de tyrannie. Cette base nécessaire une fois assurée, pour conserver le caractère essentiel de la tyrannie, le tyran gouvernera tantôt d’après les saines maximes de la royauté, tantôt il en prendra hypocritement les dehors. D’abord, il paraîtra s’intéresser vivement à la chose publique. Il évitera les dépenses qui irritent le peuple : lorsqu’il voit prodiguer à des étrangers, à des histrions, à des courtisanes, le produit de ses privations et de ses travaux.  Il rendra un compte exact de la recette et de la dépense, mesure déjà adoptée par quelques tyrans. Alors on oubliera le tyran pour ne voir que le sage administrateur. […]

Il paraîtra n’exiger les impôts et les contributions que dans la vue d’une sage économie, et pour avoir des ressources, s’il est forcé de faire la guerre. En un mot, il faut qu’on ne voie en lui que le bon économe qui a soin des finances de l’État, plutôt que de sa propre fortune. Le tyran ne doit pas se montrer sévère, mais grave, de manière que ceux qui l’approcheront éprouvent moins de crainte que de respect,  sentiment si difficile à inspirer lorsqu’on est voué au mépris. Il faut, pour obtenir ce respect, que, s’il fait peu de cas de la vertu, il ait au moins l’adresse de passer pour vertueux; que jamais ni lui; ni tout ce qui l’environne; ne se permette ni injure ni violence; qu’il n’outrage jamais aucune personne de l’un ou de l’autre sexe; que ses femmes se conduisent avec la même réserve à l’égard des autres femmes; car les femmes aussi ont par leur insolence renversé plus d’une tyrannie. […]

Qu’il sache user modérément de ses plaisirs, ou du moins qu’il ait l’air de les fuir : on ne surprend et on ne méprise jamais l’homme qu’on sait être sobre et éveillé, mais bien l’homme ivre et endormi.  Il devra se conduire presque toujours d’après des principes opposés à ces anciennes maximes que nous avons citées.  S’il élève des édifîces, ce sera pour embellir la ville en sage administrateur, et non en tyran. Surtout il prendra grand soin de la religion et des dieux. Les sujets redoutent moins les injustices du prince, lorsqu’ils sont persuadés qu’il est religieux et qu’il respecte la divinité. Ils sont moins disposés à conspirer contre lui, parce qu’ils le croient protégé du ciel.  Mais ici qu’il soit habile à éviter le plus léger soupçon d’hypocrisie.

Le talent sera honoré par des récompenses si belles, qu’il n ait pas lieu d’envier les prix distribués par un peuple libre.  Le tyran sera lui même le dispensateur des distinctions flatteuses, et laissera aux magistrats et aux juges le soin de punir. Il se gardera de faire un citoyen trop grand, politique qui lui sera commune avec tous les gouvernements monarchiques; ou du moins, il en élèvera plusieurs à la fois parce qu’ils s observeront réciproquement.  Cependant il peut être forcé de confier à un seul homme de grands pouvoirs; alors, qu’il ne choisisse point un  esprit fier et entreprenant.  Les hommes de ce caractère sont toujours prêts à tout.  Si la politique lui ordonne de détruire une trop grande puissance, il la sapera insensiblement, au lieu de la briser d’un seul coup.  Il ne se permettra jamais d’outrages contre les personnes, ni d’insulte contre la jeunesse. Il ménagera principalement la délicatesse des âmes fières.  L’avare craint par dessus tout la diminution de son trésor.  De même, les âmes fières s’indignent lorsqu’on diminue leur honneur.  Il ne faut pas sévir ainsi contre de tels hommes, ou les punitions doivent être infligées paternellement, et non pas avec mépris. Si quelque objet a captivé son cœur, qu’il jouisse en amant non en maître; enfin s’il a flétri l’honneur, que la réparation soit plus grande que l’offense. […]

Comme la cité est composée de pauvres et de riches, le tyran persuadera aux deux partis que leur conservation dépend du maintien de son autorité; il empêchera leurs injustices réciproques. Si l’un des deux partis est le plus fort, il s’attachera surtout à se concilier son affection, afin que, dans un moment de crise, il ne soit pas obligé d’armer les esclaves ou de désarmer les citoyens. Au reste, quelle que soit la classe qu’il aura pour lui, ce moyen de puissance, ajouté à ses autres ressources, lui donne la prépondérance sur toute espèce de conspirateurs.

Mais il est inutile d’entrer dans de plus grands détails; le but évident du tyran consiste à s’effacer, de manière à ne laisser voir que l’administrateur et le roi, à rapporter tout au bien général plutôt qu’à son intérêt particulier, à vivre avec retenue en évitant les excès, à se familiariser avec les grands, en même temps qu’il sera libéral envers le peuple. Avec de tels moyens, il fera aimer son gouvernement, et lui imprimera un caractère de grandeur, parce que ses sujets seront meilleurs, et point avilis. Il ne vivra pas toujours craint, toujours haï, et il assurera la durée de sa puissance. En un mot le tyran doit être ami de la vertu ou demi – bon, point méchant ou demi – méchant.


http://books.google.fr/books?id=Ur8NAAAAYAAJ&printsec=frontcover&dq=aristote+politique#v=onepage&q=aristote%20politique&f=false

Aristote; Politique P 258

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