Dans la tête de Monsieur Tout-le-monde

Ou celle de l’opinion publique.

1984

Il s’arrêta un instant en haut de l’escalier. De l’autre côté de l’allée, il y avait un petit bistrot sale dont les fenêtres paraissaient couvertes de givre, mais qui étaient simplement en réalité, enduites de poussière.

Un très vieil homme , courbé, mais actif, dont les moustaches blanches se hérissaient comme celles d’une crevette, poussa la porte tournante et entra.

Tandis que Winston le regardait, il lui vint à l’idée que le vieillard, qui devait avoir au moins quatre vingt ans, était déjà un homme mûr au moment de la révolution. Lui, et quelque autres comme lui, étaient les derniers liens existant actuellement avec le monde capitaliste disparu. Dans le parti lui-même, il ne restait pas beaucoup de gens dont les idées avaient été formées avant la Révolution. La vieille génération avait en grande partie été balayée au cours des grandes épurations qui avaient eu lieu entre mil neuf cent cinquante et mil neuf cent soixante dix. Le petit nombre de ceux qui avaient survécu  avait depuis longtemps été amené, terrifié, à une complète abdication intellectuelle. S’il y avait quelqu’un au monde capable de faire un exposé exact des conditions de vie dans la première partie du siècle, ce ne pouvait être qu’un prolétaire.

« Parlez-moi de votre vie quand vous étiez petit garçon. A quoi ressemblait-elle à cette époque ? Les choses étaient-elles meilleures qu’à présent ? [Lui demanderait-il]

[ Dans le bistrot :]

–  Vous avez dû voir de grand changement, depuis que vous étiez jeune, dit timidement Winston.

Les yeux bleus du vieillard erraient de la cible des flèches au bar et du bar à la porte, comme s’il pensait que c’était dans le bar que les changements avaient eu lieu.

– La bière était meilleure, dit-il finalement. Et moins chère ! Quand j’étais jeune, la bière blonde, nous l’appelions wallop, elle coûtait quatre sous la pinte. C’tait avait la guerre, bien sûr.

– Quelle guerre était-ce ? Demanda Winston.

– C’est tout des guerres, répondit vaguement le vieillard.

[Winston va chercher des bières afin de les lui offrir]

– Vous êtes  beaucoup plus vieux que moi, dit Winston. Vous deviez être déjà un homme fait quand je suis né. Vous pouvez vous rappeler comment était la vie avant la révolution. Les gens de mon âge ne connaissent réellement rien de ce temps-là. Nous pouvons seulement nous renseigner en lisant des livres, mais ce que disent les livres peut ne pas être vrai. Je voudrais avoir votre opinion là-dessus […] il y avait une oppression, une injustice, une pauvreté très grande…E c t [Winston expose ce qu’il sait].  Il y avait un  petit nombre de capitalistes qui buvaient du champagne, portait des hauts-de-forme.

Le visage du vieillard s’éclaira soudain.

– Haut de forme, répéta-t-il. C’est drôle qu’vous en parlez. La même chose m’est v’nu dans l’esprit, seul’ment hier, j’sais pas pourquoi. J’m’disais justement, y a du temps qu’j’ai pas vu un haut-de-forme. Tous partis, oui. La dernière fois qu’j’en portais un, c’étais à l’enterrement d’ma sœur. Et c’tait…non, j’pourrais pas vous dire la date, mais ça d’vait être y a cinquante ans. Bien sûr, on l’avait seul’ment loué pour la circonstance, vous comprenez.

– Ce n’est pas très important les hauts-de-forme dit Winston. Le point est que ces capitalistes et quelques hommes de loi et quelques prêtres qui vivaient d’eux, étaient des seigneurs de la terre. Tout était pour eux. Vous les gens ordinaires, les travailleurs vous étiez leurs esclaves…e c t [bestiaux, coucher avec vos filles…fouetter] Tous les capitalistes ne se déplaçaient qu’entourés d’une bande de laquais qui….

Le visage du vieillard s’éclaira encore.

Laquais, dit-il, ça c’est un mot qu’j’ai pas entendu’y a bien longtemps. Laquais, ça me ramène en arrière, vrai ! Ca m’revient, oh ! y a combien d’années, j’sais pas . Quelques fois j’allais à Hyde Park le dimanche e c t  […]

Winston avait l’impression de jouer aux propos interrompu. (sic)

–  Ce que je voudrai réellement savoir est ceci…dit-il. Pensez-vous que vous avez maintenant plus de liberté qu’a cette époque ? Est-ce que vous êtes davantage traité comme un être humain ?

[ réponse évasive]

– Et est-ce que c’était l’habitude, je répète seulement ce que j’ai lu dans les livres d’histoire, est-ce que c’était l’habitude que ces gens et leurs domestiques vous fassent descendre du trottoir dans le caniveau ?

– Un d’eux m’a poussé un’fois, dit le vieillard, j’m’en souviens comme si c’était hier. C’était l’soir des régates. L’était toujours bien tapageurs, les soirs d’régates, et j’rentre dans un jeun’type dans l’av’nue d’Shaftesbury. Tout à fait chic qu’i était. Chemise tuyau de poêle, par’dessus noir. Et comme y zigzaguait su’l’trottoir, J’lui ai rentré d’dans sans faire attention. L’dit : «  vous pouvez pas r’garder où vous allez non ? J’dis : «  vous l’avez acheté, l’bon sang d’trottoir ? «  L’dit : «………. e c t …..»

Un sentiment d’impuissance s’empara de Winston. La mémoire du vieil homme n’était qu’un monceau de détails, décombres de sa vie. On pourrait l’interroger toute une journée sans obtenir aucune information réelle

– Peut-être me suis-je mal exprimer, comment …[ la vie ? …en ce temps-là… ?  ]

[ Deux pages plus tard ]

« Ils se rappelaient un millier de choses sans importance : une querelle avec un collègue, la recherche d’une pompe à bicyclette perdue, l’expression d’un visage d’une sœur morte depuis longtemps, les tourbillons de la poussière par un matin de vent d’il y avait soixante dix ans, mais tous les faits importants étaient en dehors du champ de leur vision. Ils étaient comme les fourmis. Elles peuvent voir les petits objets, mais non les gros.»

1984 ; George Orwell; P 119 à 127

*******************

Voilà ce qu’il reste dans la tête des gens ordinaires : des détails, des choses sans importance, des anecdotes qui les ont touchées personnellement…. !

Ils comprennent peu dans l’instant présent, par conséquent ils ne mémorisent pas,  ils n’apprennent pas, ils se souviennent de peu.

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