La passion d’avoir raison.

La tante à Dany

Henry Fielding;  Les aventures de Joseph Andrews

Chapitre X – 3° partie
[Quasi dans son intégralité. C’est l’histoire que lit un enfant]

Histoire de deux amis pour servir de leçon à ceux qui
entreprennent de mettre la paix dans le ménage d’autrui.

« – Paül
– Lisez Paul, c’est une diphtongue, dit adams. [Le précepteur]
– Laissez lire l’enfant sans l’interrompre, s’écria lady Booby : vous m’impatientez.
Alors Jannot continua :
– « Léonard et Paul étaient amis depuis leur enfance, et si attachés l’un à l’autre qu’une longue absence, pendant laquelle ils ne s’écrivirent aucune lettre, ne diminua point leur attachement mutuel. Au bout de quinze ans …… [Ils se retrouvent et Léonard invite Paul à passer une semaine chez lui. Arrivé au château… !]
… Dès qu’il vit l’épouse de son ami, il la reconnut pour l’avoir vue dans une garnison où elle faisait la joie et l’ornement de toute la ville. Elle était fort jolie, et bonne par excellence, mais toujours femme, c’est-à-dire un ange fragile…
Car quoique sa figure fût angélique, son âme n’était que celle d’une femme, dont son opiniâtreté invincible était une preuve convaincante. Deux ou trois jours se passèrent sans que rien ne parût ; mais l’humeur de la dame ayant trop de peine à se contraindre, elle éclata peu à peu. Le mari, qui ne se gênait point pour Paul, y répondait avec tant de vivacité, que leurs querelles étaient aussi fréquentes que leurs conversations, et poursuivies avec autant de chaleur que s’il se fût agi de leur fortune, quoique le plus souvent ce ne fût que des broutilles. Souvent même un rien servait de prétexte pour les aigrir.- Si vous m’aimiez, lui disait-elle, vous ne me chicaneriez point pour une bagatelle. [Reproche de reproche] Le mari retournait l’argument, qui était autant pour lui que pour elle, en ajoutant qu’étant le chef, on devait lui céder. Pendant ces disputes Paul gardait le silence, sans se déclarer ni pour l’un, ni pour l’autre, pas même des yeux, jusqu’à ce qu’un jour qu’elle les avait quittés dans une fureur épouvantable, le mari lui parla en ces termes :
– Que ferai-je, mon cher Paul, de cette femme ? Je l’adore, et je n’ai aucune plainte à faire d’elle. Que ne puis-je lui ôter cette opiniâtreté qui lui fait soutenir tout ce qu’elle avance, en dépit de la raison et du bon sens ! Car, on a beau lui démontrer qu’elle a tort, quoiqu’elle en soit convaincue dans le fond, elle mourrait plutôt que d’en convenir. Ma patience est à bout : que dois-je faire ? Conseillez-moi je vous en conjure.
– Si vous voulez que je vous parle en ami, répondit Paul, je ne puis que vous blâmer. Pourquoi vous, qui condamnez son obstination, vous montrez-vous aussi têtu qu’elle dans les disputes où il ne s’agit de rien d’essentiel. Qu’importe de quelle couleur était la veste que vous portiez le jour où vous l’avez épousez. Voilà pourtant le fond de votre querelle d’aujourd’hui.
Si vous l’aimez si tendrement, que ne la laissez vous dans une erreur qui ne vous porte aucun préjudice, plutôt que de la chagriner et de vous nuire ainsi à vous-même ? Pour moi, si jamais je prends une femme, je ferai un accord avec elle, que celui de nous deux qui sera persuadé de son bon droit dans les disputes de cette nature, sera obligé de céder. Ainsi chacun, prévenu pour son opinion, s’empressera de s’avouer vaincu.
Ils se quittèrent bientôt après, et léonard fut chez sa femme lui faire des excuses, lui disant que son ami lui avait fait voir son tort. Elle se récria sur les vertus de Paul, en quoi le mari la seconda, et tous les deux conclurent que c’était le plus sage et le plus vertueux des hommes. Au souper, elle ne put s’empêcher de le regarder tendrement, en lui disant : – voulez-vous de ce pâté de bécasses ?
– C’est un pâté de perdreaux, ma mie dit le mari.
– Je demande à votre ami s’il veut goûter de ce pâté de bécasses, répliqua la femme ; je dois savoir, apparemment, de quoi le pâté est fait, puisqu’il est de ma façon.
– Si le pâté est de votre façon, repartit le mari, le gibier qui est dedans est de ma chasse, et je puis vous assurer que je n’ai point encore vu de bécasses cette année. Qu’importe cependant ?
Quoique j’aie raison, je vous cède, et les perdreaux seront des bécasses.
– Cela m’est fort indifférent, reprit Mme Léonard : mais je vois clair, et ne puis souffrir qu’on m’en impose. Vous voulez avoir raison : mais votre ami sait de quoi il est question, puisqu’il en a mangé.
Paul ne dit mot, et la dispute ne finit que quand le sommeil les accabla, bien avant dans la nuit.
Le lendemain, la femme rencontra Paul par hasard ; et, sachant qu’il avait parlé pour elle la veille, elle lui tint ce discours :
– Avez-vous jamais vu, monsieur, un homme aussi déraisonnable que mon mari ? Il est fort honnête homme, j’en conviens, mais si entêté qu’il n’y a qu’une femme comme moi qui puisse le supporter. Cependant, il met souvent ma douceur et ma complaisance à des épreuves bien rudes.
– Eh bien ! Madame, répondit Paul, puisque vous me l’ordonnez, il faut que je vous dise la vérité, au risque de vous déplaire. La dispute n’en valait pas la peine, j’en conviens ; mais c’était des perdreaux, assurément. [Parti de Fielding]
– Je vous plains, monsieur, d’avoir perdu le goût, repartit-elle.
– Un mari, reprit Paul, a droit d’espérer quelque….supposé même que vous ayez raison
– Voilà qui est pitoyable, s’écria-t-elle
– Pitoyable tant qu’il vous plaira, continua Paul ; mais madame c’est une vérité. Une femme d’esprit, telle que vous, en cédant, s’assure une victoire bien plus flatteuse, puisqu’elle fait voir que son génie est infiniment supérieur à celui de son époux.
– Mais, mon cher monsieur, pourquoi me soumettrais-je quand j’ai raison ?
– Parce que par là, répondit Paul, vous lui donnerez une preuve de votre tendresse et de votre pitié. Car y a-t-il rien qui excite plus la pitié que de voir une personne aimée dans l’erreur. ?
– Oui, répliqua la femme ; mais ne suis-je pas obligée de l’en tirer ?
– Avez-vous vu, demanda l’ami, que vos disputes se soient terminées par l’aveu qu’il avait tort ? Plus nous sommes dans l’erreur, plus nous sommes honteux de l’avouer. J’ai toujours remarqué que dans les querelles, celui qui a tort fait le plus de bruit.
– J’avoue qu’il y a une apparence de vérité dans ce que vous venez de dire, repartit Mme Léonard, et je suis résolue à suivre vos conseils.
Léonard entra comme elle achevait de parler, et Paul se retira. Le mari s’approcha gaiement de sa femme.
– Je suis fâché, ma mie, de la sottise que j’ai faite hier au soir.
– Je dois cet aveu à votre complaisance, lui répondit-elle, car je suis fâchée de m’être emportée pour si peu de choses. D’ailleurs j’avoue mon tort.
Ceci fut suivi d’une petite contestation d’amitié ; après quoi, elle lui dit que Paul avait décidé contre elle ; ce qui donna occasion à tous deux de faire l’éloge de leur ami commun.
Paul coulait chez son cher Léonard des jours tranquilles, les disputes étant devenues, grâce à ses sages conseils, moins fréquentes et moins aigres entre le mari et la femme. Mais le diable, qui ne peut souffrir de nous voir heureux, se mêla de brouiller encore le ménage. Paul était toujours le conseiller de l’un et de l’autre : c’était lui qui décidait de tout, et il n’oubliait jamais le dogme de la soumission, quoiqu’en particulier, il donnât tort aux absents ; ce qui était le contraire de ce qu’il faisait au commencement.
Un jour qu’il était absent, une dispute s’étant élevée, ils convinrent de s’en rapporter à ce qu’il en déciderait. Le mari parut persuadé qu’il serait pour lui ; mais la femme lui dit qu’il pourrait bien se tromper, puisque son ami était convaincu qu’elle avait presque toujours raison, et que s’il savait tout…
– Je ne veux rien savoir, répondit le mari : mais si je vous disais ce que je sais mais vous ne croiriez pas que mon ami vous fût si fort dévoué.
– Puisque vous m’y forcez, reprit-elle, je vous en convaincrai. Souvenez-vous de la dispute que nous eûmes au sujet de l’école de mon fils ; j’ai cédé par compassion pour vous, quoique j’eusse raison, et que Paul lui-même me l’ait dit.
– Je ne doute point de la vérité de ce que vous m’avancez, répondit le mari ; mais à mon tour, je puis vous assurez qu’il me dit au sujet de cette même dispute que j’avais bien fait, et que lui à ma place aurait agi de même.
Ils continuèrent à se raconter réciproquement tout ce qu’il leur avait dit en particulier, sur la promesse d’un secret inviolable. A la fin, se croyant mutuellement, ils se récrièrent sur la trahison de Paul, et conclurent qu’il avait été l’auteur de toutes leurs querelles. Ensuite chacun se blâma des fautes passées, et ils s’efforcèrent réciproquement de se donner des preuves d’une complaisance achevée, tandis que Paul devint l’objet de leur exécration. Cependant la femme, qui craignait les suites de cette tracasserie, engagea son mari à dissimuler jusqu’au départ de Paul pour sa garnison, qui était fixé au lendemain, et ensuite de ne le plus fréquenter.
Le procédé de Paul paraîtra peu sensé. Cependant, sa femme lui fit promettre de suivre ce qu’elle lui avait conseillé ; mais la froideur, tant du mari que de la femme, fut bientôt remarquée par Paul, qui, tirant son ami à part, le pressa si fort, qu’il lui dit de quoi il était question. L’autre lui conta tout ce qui s’était passé, et l’assura de la pureté de ses intentions. Léonard lui reprocha un secret gardé mal à propos, et Paul, à son tour, le railla sur ce qu’il ne cachait rien à sa femme. La conversation s’aigrit de part et d’autre ; le mari alla jusqu’à lui reprocher qu’il brouillait son ménage, et qu’il l’avait mis sur le point de se séparer d’avec sa femme, si leur mutuelle confiance n’avait éclairci le mystère, Paul répondit … »

Ici, l’enfant fut interrompu par un évènement que vous allez apprendre dans un autre chapitre.

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