Du coeur et de la raison

« Depuis longtemps, Alcipe, je désire vous ouvrir mon cœur, et de vous marquer ma confiance, bien moins en vous donnant des conseils, qu’en vous découvrant mes fautes ; vous oublieriez les uns, vous retiendriez les autres ; des préceptes sont plus difficiles à suivre, que des défauts à éviter : un modèle de vertu fait souvent moins d’impression qu’un modèle d’imprudence.

« J’ai été jeune : mon père, qui était plus rigide qu’éclairé, me donna une éducation dure et me dégoûta de la raison, en me l’offrant avec trop de sévérité ; il intimida mon esprit au lieu de l’éclairer, et dessécha mon cœur à force de réprimandes, au lieu de le nourrir et de le former par la douceur.

« Les premières leçons qu’on donne aux enfants doivent toujours porter le caractère du sentiment ; l’intelligence du coeur est plus prématurée que celle de l’esprit ; on aime avant que de raisonner, c’est la confiance qu’on inspire qui fait le fruit des instructions qu’on donne.

« Mon père n’en usa pas ainsi. Le titre de père me donna plutôt une idée de crainte que de tendresse, la contrainte où j’étais me fit prendre un air gauche qui ne me réussit pas ; quand je débutais  dans le monde, mes raisonnements étaient assez justes,  mais dépouillés de grâces, et bien souvent la bonne compagnie ne juge de la solitude (sic) de l’esprit que par son agrément.

« Mon père m’avait présenté dans quelques maisons, et m’avait répété bien des fois que le point essentiel pour réussir était d’être complaisant ; mais pour l’être, sans passer pour un sot, il faut de l’usage du monde dans celui qui a de la complaisance, et du discernement dans ceux qui en sont les objets ; il faut qu’on sache gré à quelqu’un de se prêter aux goûts différents des sociétés, et l’on ne peut pas lui en savoir gré qu’on ne lui en suppose de contraires qu’il sacrifie : vous êtes assez payé de vous plier à la volonté d’autrui, lorsqu’on est persuadé que vous pouvez en avoir une à vous.

«  Mon esprit était trop intimidé pour me faire sentir cette distinction, les gens chez qui j’étais reçu étaient trop bornés pour s’en apercevoir ; J’y allais tous les jours faire des révérences en homme emprunté ; des compliments en homme sot ; et des parties d’ombre, en homme dupe. En un mot, je les ennuyais avec toute la complaisance possible, ils me le rendaient avec toute la reconnaissance imaginable. »

Histoire de la félicité ; Voisenon

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